Identite Juive I
Histoire et Identité d’Israël
La Bible
Aux fondements de l’identité juive (PageN°1) page N°2 >>>
Par Jonathan Aikhenbaum, Jérusalem
Introduction
La Bible livre au monde la richesse de ses récits historiques et de son code éthique depuis des centaines de générations. Les civilisations humaines ont souvent puisé une partie prédominante de leurs croyances et de leur élan culturel dans une lecture de la Bible qui leur correspondait.
Pour les Juifs, sujets de la Bible, elle est le support et le terreau de leur identité individuelle et nationale. De tous temps, les Juifs se sont construis et enrichis d’un récit renouvelé du texte biblique que regardait en miroir leurs propres préoccupations et problématiques identitaires. Un événement de la Bible n’appartient jamais au passé dans la tradition d’Israël. Il est une éternelle actualité : Abraham quitte toujours sa terre natale et « la maison de son père » ; Jacob est toujours en train de combattre l’ange ; Israël aspire toujours à la stabilité et à la pérennité politique ; les libérateurs d’Israël sont toujours des personnages non-conformistes, comme les juges…
L’histoire d’Israël n’appartient pas au passé. C’est son actualité fondamentale.
C’est cette actualité que nous invitons le lecteur à découvrir à travers 50 questions simples auxquelles nous nous sommes efforcés d’apporter une réponse courte. Le lecteur ne trouvera pas dans ces pages un traité exhaustif de l’historiosophie d’Israël mais plutôt des éléments de réflexion sur des problématiques présentes à travers le récit biblique et que l’identité juive a de tout temps rencontré.
De -1850 à -587
Qui sont les Prophètes ?
La partie centrale du texte biblique porte le nom de prophètes. Ils s’appellent Abraham, Moïse, Samuel, Elie, Isaïe, Jérémie ou Zacharie et ils animent l’histoire biblique de leur message à portée universelle.
Institution centrale dans l’histoire d’Israël, la prophétie est la capacité d’un homme à être le réceptacle de la parole éternelle transmise par Dieu.
La nature de cette parole peut varier en fonction de la grandeur du prophète. La plupart du temps, elle est imagée. Le prophète apprend et sait décortiquer l’image qu’il reçoit et la rendre intelligible en message pour son temps. Parfois, l’expérience prophétique est un dialogue nourri, dont la meilleure illustration reste Moïse qui parlait avec Dieu « comme un homme parle à un autre homme ».
Le postulat de l’histoire biblique telle qu’elle est vécue dans la tradition d’Israël est qu’elle est de nature prophétique. C'est-à-dire que ce n’est pas l’histoire des hommes racontée par des hommes pour une époque ou un lieu déterminés. Réceptacle d’une parole éternelle, le prophète transmet à la postérité une actualité en perpétuel renouvellement, qui transcende les lieux et les époques.
Il y a une constante dans la parole prophétique. C’est que l’histoire d’Israël sur la scène des nations n’est que le pendant de l’histoire sociale et morale d’Israël. Ses réussites et ses échecs sont en fin de compte le reflet de sa situation morale et spirituelle.
L’aventure prophétique prend fin peut après la reconstruction du Deuxième Temple. Le canon biblique est clôt. Toute l’aventure humaine postérieure à la période prophétique/biblique est alors l’expression des états et des dynamiques exprimés par la prophétie, chaque fois dans un décor différent.
Vers -1850
וַיֹאמֶר יְהוָה אֶל-אַבְרָם, לֶךְ-לְךָ מֵאַרְצְךָ ומִםוֹלַדְתְךָ ומִבֵית אָבִיךָ, אֶל-הָאָרֶץ, אֲשֶר אַרְאֶ ך
Dieu dit à Abram : Va, pour toi, de ta terre, de ta patrie, et de la maison de ton père, vers la terre, que je te montrerai (Bereshit, 12, 1)
Pourquoi dit-on « Abraham l’hébreu » ?
Abraham fait partie des descendants de Sem (Shem), le fils de Noé. Après le déluge, Sem s’est installé dans la région de l’actuel Moyen-Orient. Parmi les ancêtres d’Abraham se trouve également Eber (Ever), l’arrière petit-fils de Sem. Un hébreu est avant tout un descendant de Eber.
Eber a son importance parmi les descendants de Noé et plus généralement, d’Adam. Il est en effet celui qui assume l’héritage moral et spirituel transmis depuis le premier homme. Cet aspect trouve son expression dans le nom Eber (l’étymologie du mot renvois à passer). L’homme hébreu est le passeur, le dépositaire d’une filiation morale et spirituelle tout autant que familiale.
Eber renvoie aussi au lien à la terre d’Israël. Après le déluge, c’est le premier à s’installer sur la terre qui prendra par la suite successivement les noms de Canaan, Israël, Judée, Palestine, puis de nouveau Israël. Plus tard, la descendance d’Eber quittera la terre d’Israël vers l’est. Les Hébreux sont alors une population étrangère dans les civilisations sumérienne et chaldéenne.
Abraham est un hébreu qui se trouve en exil à Ur, en Chaldée. Dès son plus jeune âge, il s’oppose à sa famille assimilée (Son père, Terah, est vendeur d’idoles) ainsi qu’a la société chaldéenne. Il tente de rassembler les éléments de l’authentique identité humaine. Son formidable travail sera couronné de succès et l’amènera à envisager l’homme comme un être créé par et à l’image d’un créateur unique dont il est partenaire dans l’oeuvre de la création. La consécration d’Abraham commencera à l’âge de 75 ans, quand il accède à la prophétie – la capacité d’entendre ce que Dieu dit à l’homme et de s’adresser à lui. Or, la première parole de Dieu à Abraham, c’est Lekh-Lekha ! Va pour toi, deviens quelqu’un, soit, au pays que je t’indiquerai. Abraham l’hébreu, le passeur, commence son chemin initiatique qui l’amènera jusqu’en Canaan.
Vers -1850
וַיֹאמֶר לְאַבְרָם, יָדֹעַ תֵדַע כִי-גֵר יִהְיֶה זַרְעֲךָ בְאֶרֶץ לֹא לָהֶם, וַעֲבָדום, וְעִמו אֹתָם--אַרְבַע מֵאוֹת, שָנָה .
(Dieu) dit à Abram: Sache le bien, ta postérité sera étrangère, sur une terre qui n’est pas la leur, et ils les feront travailler et ils les feront souffrir durant 400 ans (Bereshit, 15, 13)
Qu’est-ce que « l’alliance entre les morceaux » ?
Les pérégrinations d’Abraham en Canaan sont marquées par plusieurs épisodes où Dieu s’adresse à lui pour lui garantir la possession de la terre. Lors de l’un d’eux, Abraham pose la question de la pérennité de cet héritage : mes descendants auront-ils la force morale nécessaire pour hériter eux-aussi de cette terre et s’y maintenir ?
Dieu ordonne alors à Abraham de disposer sur le sol des « morceaux » d’animaux et le lieu est l’objet d’une scène qui illustre ce qui attend Israël à travers l’histoire ; Israël connaîtra l’esclavage en Egypte durant 400 ans mais sera libéré. Et c’est dans cette aventure qu’il va acquérir les fondements de son identité nationale.
A travers l’Alliance entre les morceaux, Dieu révèle à Abraham l’existence d’une dynamique historique qui dépasse l’histoire événementielle et donne un sens aux vicissitudes de l’histoire. La pièce centrale de cette dynamique est le couple Exil-Liberté. L’Exil est une étape nécessaire dans la formation de l’identité d’Israël.
Vers -1850
וַתֹאמֶר, לְאַבְרָהָם, גָרֵש הָאָמָה הַזֹאת, וְאֶת-בְנָה: כִי לֹא יִירַש בֶן-הָאָמָה הַזֹאת, עִם-בְנִי עִם-יִצְחָק .
Et (Sarah) dit à Abraham : renvoie cette servante, et son fils. Car le fils de cette servante n’héritera pas avec mon fils, avec Isaac (Bereshit, 21, 10)
Pourquoi Abraham a-t-il renvoyé Ismaël ?
Ismaël est le fils qu’Abraham a eu d’Hagar, servante de Sarah. Sur le plan des faits, la décision de renvoyer Ismaël a été prise avec Sarah qui voyait d’un mauvais oeil le comportement du demi-frère aîné d’Isaac qui « rigole », selon le texte, c'est-à-dire qu’il agit avec dérision.
Sur le plan de l’historiosophie hébraïque, le renvoi d’Ismaël est un épisode extrêmement important. Le couple Abraham-Sarah fonde une civilisation, c'est-à-dire à la fois une façon de penser le monde (la pensée hébraïque), de l’exprimer (la langue hébraïque), de le vivre (le mode de vie en général). Sarah veille particulièrement au développement de la lignée qui doit porter le projet de civilisation hébraïque. Dans cet esprit, le renvoi d’Ismaël découle de son incompatibilité avec Isaac, l’héritier de la civilisation hébraïque. Alors qu’Isaac s’appelle Itshak (Il rira, c'est-à-dire que son existence est orientée vers l’accomplissement d’une vocation qui le fera rire), Ismaël est Metsahek (il rigole, c'est-à-dire qu’il ne prend pas au sérieux le projet porté par le couple Abraham-Sarah et personnifié par Itshak. Alors qu’Abraham pense qu’Ismaël peut se corriger au contact de son cadet, Sarah est persuadée qu’Ismaël peut avoir une influence destructrice sur l’ensemble de la civilisation hébraïque en devenir. Elle instaure un principe qui sera présent tout au long de l’histoire d’Israël : la séparation pour la préservation. La tradition exprime également l’esprit de cet épisode en confiant à la femme le pouvoir de garantir la pérennité de la civilisation hébraïque sur le plan physique. C’est par la mère que l’on est Juif.
Dans l’historiosophie d’Israël, Ismaël fonde la civilisation arabo-musulmane. A travers son personnage, les sages d’Israël se sont efforcés de dégager les grands traits de la civilisation arabo-islamique qui ne digère pas le renvoi d’Ismaël de la terre promise à la postérité d’Abraham, réclamant les droits politiques dont leur ancêtre aurait été spolié et les niant aux descendants d’Israël.
Vers -1800
וַיֹאמֶר קַח-נָא אֶת-בִנְךָ אֶת-יְחִידְךָ אֲשֶר-אָהַבְ ת , אֶת-יִצְחָק, וְלֶךְ-לְךָ, אֶל-אֶרֶץ הַםֹרִיָה; וְהַעֲלֵהו שָם , לְעֹלָה, עַל אַחַד הֶהָרִים, אֲשֶר אֹמַר
אֵלֶיךָ .
(Dieu) lui dit (à Abraham): prend ton fils, ton unique, celui que tu aime, Isaac et va pour toi, vers la terre de Moriah. Et fais le monter là-bas, en holocauste, sur l’une des montagnes que je t’indiquerai (Bereshit, 22, 2)
Qu’appelle-t-on le « Sacrifice d’Isaac » ?
Le sacrifice d’Isaac est le nom donné dans la culture occidentale à un événement connu dans la tradition d’Israël comme la « Ligature d’Isaac ». Lorsque Isaac est âgé de 37 ans, Dieu ordonne à Abraham de prendre « son fils, son unique, celui qu’il aime, Isaac » et de se rendre avec lui vers le mont Moriah, qui abritera plus tard le temple de Jérusalem.
Qu’est-ce que Abraham doit faire d’Isaac ? Le sacrifier ? Si c’est le cas, cet ordre est en contradiction totale avec tout le contenu de ce que Dieu a révélé à Abraham jusqu’à présent : qu’il allait avoir un fils, hériter de cette terre.
Le texte hébreu laisse volontairement un voile planer sur la question au départ mais les mots employés distinguent néanmoins le sort de l’animal sacrifié de celui d’Isaac, qui ne doit pas donner sa vie mais vivre ce que veux dire donner sa vie à travers la mise en scène du sacrifice.
A travers cet épisode tragique (des suites duquel la femme d’Abraham, Sarah, meure), Dieu se révèle comme maître absolu du destin individuel de l’homme.
Vers -1800
וַיָקָם הַשָדֶה וְהַםְעָרָה אֲשֶר-ב ו, לְאַבְרָהָם--לַאֲחֺזַת-קָבֶר: מֵאֵת, בְנֵי-חֵת .
Et le champ s’éleva, et la grotte qui s’y trouve, à Abraham, comme possession funéraire, des enfants de Heth (Bereshit, 23, 20)
Quel est le premier endroit légalement acquit par les Hébreux sur la terre de Canaan ?
C’est le caveau de Mahpéla à Hébron. C’est le lieu ou est enterré le premier couple, Adam et Eve. A travers cette acquisition, Abraham marque son installation « définitive » sur la terre de ses ancêtres. On déménage souvent les vivants, plus rarement les morts. Le choix de la tombe d’Adam et Eve indique la nécessité de marquer la filiation entre les parents de l’humanité et ceux du futur peuple d’Israël, dont Abraham est par excellence le lien. Le fait que le Caveau des Patriarches, en quelque sorte « Panthéon d’Israël », soit aussi celui du premier couple de l’humanité exprime la vocation universelle d’Israël…
Le caveau des patriarches est acquis par Abraham pour la somme de 400 sicles d’argent. Le montant, astronomique pour l’époque, permet d’assoir la légalité de l’acte. Sarah y est enterrée la première, suivie d’Abraham. Isaac, Rebecca, Jacob et Léa y seront également enterrés.
Vers -1750
וַיִגְדְלו, הַמְעָרִים, וַיְהִי עֵשָו אִיש יֹדֵעַ צַיִד, אִיש שָדֶה; וְיַעֲקֹב אִיש תָם, יֹשֵב אֹהָלִים
Et ils grandirent, les adolescents, et Esaü devint un homme qui connaît la chasse, un homme des champs. Et Jacob est un homme intègre, assis dans les tentes (Bereshit, 25, 27)
Quelles sont les différences entre Jacob et Esaü ?
Jacob et Esaü sont deux frères jumeaux nés de Isaac et de Rebecca. Ils s’opposent cependant dans leur caractère et leurs aspirations. Esaü est l’homme de la vocation matérielle, de la satisfaction des besoins immédiats par la transformation de la matière, même au prix du sacrifice de la moralité (il pratique la chasse et le meurtre). Jacob est l’homme de la réalisation morale et spirituelle (Mais possède-t-il dès les forces nécessaires pour se faire une place sur la terre ?).
Dans la typologie historique de la tradition d’Israël, Esaü représentera l’empire romain, puis le christianisme, et enfin l’occident. Ce que la tradition d’Israël retient particulièrement, c’est que face à la maîtrise de la matière par Esaü, la morale et la spiritualité de Jacob sont en danger. Pour que Jacob acquiers une place durable dans l’histoire, il doit montrer sa maturité à assumer également une vocation matérielle et à ne pas se confiner dans un spiritualisme étroit. C’est l’objet de la vie de Jacob, faite de nombreux soucis d’ordre matériel.
Vers -1750
וַיַחֲלֹם, וְהִמֵה סֺלָם מֺצָב אַרְצָה, וְרֹאש ו, מַגִיעַ הַשָמָיְמָה; וְהִמֵה מַלְאֲכֵי אֱלֹהִים, עֹלִים וְ ירְדִים ב ו
Et (Jacob) rêva, et voici qu’une échelle est plantée vers la terre et sa tête arrive vers les cieux. Et voici que des envoyés de Dieu montent et descendent de lui (Bereshit, 28, 12)
Quelle est la signification du rêve de Jacob ?
Alors qu’il fuit Esaü et s’apprête à quitter la terre de Canaan pour rejoindre son oncle Laban (Lavan) à Haran, Jacob fait escale à Bet-El où se produit un épisode connu comme le « rêve de l’échelle ». Jacob y rêve d’une échelle où des anges montent et descendent. L’échelle est dominée par Dieu lui-même, qui contracte avec Jacob une alliance et lui promet la réussite malgré la situation d’exil vers laquelle il se dirige.
Pour l’historiosophie hébraïque, les anges qui montent et descendent représentent les empires qui connaissent le succès et la puissance avant de péricliter et de sombrer dans l’oubli. Ainsi de tous les empires auxquels Israël a du faire face : les Assyriens, les Babyloniens, les Perses, les Grecs, les Romains.
Deux autres éléments sont retenus à travers cet épisode : d’une part, la permanence d’Israël, d’autre part la soumission de tous ces empires à la volonté de Dieu pour qui ils ne sont que des « instruments ».
Vers -1720
וַיֹאמֶר, לֹא יַעֲקֹב יֵאָמֵר עוֹד שִמְךָ--כִי, אִם-יִשְרָאֵל: כִי-שָרִיתָ עִם-אֱלֹהִים וְעִם-אֲנָשִים, וַתוכָל
Et (l’ange) dit : ton nom ne sera plus prononcé Jacob mais Israël. Car tu as combattu des forces célestes et terrestres, et tu as vaincu (Bereshit, 32, 29)
Que signifie le nom « Israël » ?
C’est de retour sur la terre d’Israël, avant de retrouver son frère Esaü, que Jacob fait la rencontre d’un Ange avec lequel il combat toute une nuit. La tradition a identifié cet ange comme celui d’Esaü, c'est-à-dire la personnification sur le plan spirituel de la civilisation occidentale. L’ange ne parvient pas à vaincre Jacob et lui reconnaît comme légitime sa vocation et tout ce qu’il a du acquérir dans le passé par des moyens complexes : le droit d’aînesse et la bénédiction d’Isaac. Cette reconnaissance est marquée par un changement de nom. Jacob devient Israël.
Israël est un Jacob accompli, c'est-à-dire celui qui – armé de sa morale et de sa spiritualité – affronte les aléas de ce monde. En acquérant le nom d’Israël, la famille de Jacob connaît désormais son identité historique parmi les nations. Israël possède certes une vocation spirituelle et en cela, il est une religion. Mais Israël a également une vocation matérielle/politique, et en cela, il est une nation/un peuple. A l’inverse, l’occident s’est formé sous l’empreinte de l’antinomie de ces deux notions. Il y a d’un côté les églises et de l’autre les nations. L’une peut diriger l’autre durant le cours de l’histoire, mais uniquement de manière accidentelle. En revanche, l’identité d’Israël est d’emblée celle d’une dynamique entre la religion et le peuple. En cela, elle échappe aux catégorisations classiques des religions et des peuples et sera facilement répertoriée comme l’éternel « autre ».
Vers -1700
וְעַתָה לְכו וְנַהַרְגֵהו, וְנַשְלִכֵהו בְאַחַד הַבֹרוֹת, וְאָמַרְנו, חַיָה רָעָה אֲכָלָתְהו; וְנִרְאֶה , מַה-יִהְיו חֲלֹמֹתָיו .
Et maintenant, venez, tuons-le, et envoyons-le dans l’un des puits. Et nous dirons : un animal féroce l’a mangé. Et nous verrons ce qu’il en est de ses rêves (Bereshit, 37, 20)
Quelle était le sujet du conflit entre Joseph et ses frères ?
Dans la fratrie de la maison d’Israël, Joseph est le fils aîné de Rachel, la femme aimée par-dessus tout par Jacob. Il est aussi l’avant dernier-né de son père. Cette situation lui vaut sa préférence, particulièrement après la mort de Rachel. La jalousie qui se manifeste alors en surface exprime des différences de fond importantes entre Joseph et ses frères, particulièrement Juda (Yéhouda). Ils capturent Joseph et le donnent à des Midianites qui le réduisent en esclavage. Il est alors emmené en Egypte.
C’est l’affaire de la génération des fils de Jacob/Israël que de régler la nature de la dynamique historique d’Israël. Deux modèles essentiels voient le jour : Joseph et Juda. Ils sont tous deux d’accord sur la préséance du spirituel sur le matériel mais divergent sur la réalisation de la dimension matérielle d’Israël.
Pour Joseph, le matériel doit être privilégié au travers du contact avec les nations. C’est dans une logique de mélange aux nations, une logique diasporique donc, qu’Israël accomplit sa vocation et partage son sens moral avec le monde entier.
Pour Juda, l’influence sur les nations doit s’exprimer à travers un cadre national clair, et non pas à travers la diffusion diasporique telle que l’envisage Joseph.
A la fin de sa vie, au moment de dévoiler à ses enfants le sens profond et ultime de leur caractère sur le plan national, Jacob/Israël « tranche » en faveur du modèle historique de Juda, qui sera détenteur du pouvoir politique sur la maison d’Israël.
L’opposition Joseph/Juda donnera lieu à un thème classique de l’historiosophie juive : le messie fils de Joseph et le messie fils de David. La vocation de l’un est à dominance matérielle, celle de l’autre à dominance spirituelle. Cette opposition est aussi à la source de la question de la diaspora comme moyen de réaliser la vocation d’Israël par rapport à la diaspora comme finalité de cette vocation. L’expérience personnelle de Joseph forge un caractère propre à percevoir l’expérience de l’exil comme positive, ce qui n’est pas le cas chez Juda.
Ce conflit entre les frères sera en fin de compte résolu. Quand Benjamin, le plus jeune des frères, risque d’être fait prisonnier, Juda n'hésite pas à se proposer comme esclave pour le faire libérer. Cette abnégation et le regret profond d’avoir mal agit vis-à-vis de Joseph insuffleront à la famille d’Israël un caractère qu’elle conserve durablement : la fraternité au-delà de la diversité, des différences et même des désaccords. Contrairement à Caïn qui tue son frère Abel, à Esaü qui veut tuer son frère Jacob, Juda est prêt à se sacrifier pour son frère Benjamin.
Vers -1680
וַיֹאמֶר פַרְעֹה אֶל-יוֹ סף, אַחֲרֵי הוֹדִיעַ אֱלֹהִים אוֹתְךָ אֶת-כָל-זֹאת, אֵין-נָבוֹן וְחָכָם, כָמוֹךָ .
Et Pharaon dit à Joseph : après que Dieu t’ai annoncé tout ça, il n’est pas plus raisonnable et sage que toi (Bereshit, 41, 29).
Comment Joseph est-il devenu vice-roi d’Egypte ?
Vendu comme esclave par ses frères, Joseph est conduit en Egypte ou il est intendant d’un notable, Putiphar. La femme de se dernier fait des avances à Joseph. Devant son refus obstiné, elle porte contre lui de fausses accusations et Putiphar le fait emprisonner. Il devient alors intendant de la prison. Un jour, il résout les rêves de deux hauts fonctionnaires égyptiens faits prisonniers. L’un deux, le sommelier, est rétabli auprès de pharaon, comme Joseph le lui avait indiqué.
Deux ans plus tard, c’est au tour de pharaon d’avoir un rêve inexplicable. Sur les conseils du sommelier, Joseph est alors sorti de prison et donne une explication au rêve de pharaon : l’Egypte va connaître sept années de prospérité économique suivies par sept années de famine. Pharaon s’incline devant les capacités de Joseph et lui donne la direction des affaires de l’Egypte.
Joseph est un éternel intendant : dans la maison de Putiphar, en prison et chez pharaon lui-même. Il est la préfiguration du Juif de cour que l’on retrouvera des dizaines de siècles plus tard dans les cours européennes et orientales. Il est également un personnage charnière dans la dynamique de l’antisémitisme. Quand un nouveau pharaon ne connaît plus Joseph et ne fait preuve d’aucune reconnaissance, l’antisémitisme peut se déferler.
Avant Joseph, l’Egypte était par excellence le pays qui connaît uniquement l’ordre naturel et ignore tout d’un ordre historique, et qui plus est métahistorique. Le Nil fournit une abondance infinie et offre aux Egyptiens la perception d’un monde qui accorde ses faveurs à l’homme de manière immuable. C’est Joseph qui, en donnant la réponse au rêve de Pharaon, introduit dans la pensée des nations, la notion d’évolution historique et de prise en compte du temps et du long terme dans l’organisation de la vie de l’homme, préfiguration à l’existence de l’homme devant l’éternité.
Vers -1650 - -1450
ומוֹשַב בְנֵי יִשְרָאֵל, אֲשֶר יָשְבו בְמִצְרָיִם--שְלֹשִים שָנָה, וְאַרְבַע מֵאוֹת שָנָה
Et le séjour des enfants d’Israël, où ils ont été présents en Egypte : 30 ans, et 400 ans (Shemot 12-40)
Combien de temps les enfants d’Israël sont-ils restés esclaves en Egypte ?
Plusieurs chiffres sont avancés par les textes et la tradition. Pour l’exil en Egypte, le texte biblique retient la durée de 430 ans alors que la tradition orale s’en tient à 210 ans. Les 220 ans manquants seraient constitués par la période allant depuis Abraham jusqu’à la conquête du pays par Josué.
Quant à la durée de l’esclavage, la perplexité semble également de mise: alors que Dieu indique à Abraham la durée de 400 d’esclavage lors de l’alliance entre les morceaux, les calculs effectués par les commentateurs montrent que l’esclavage a duré environ 80 ans. Où sont passés les 320 autres années ? La tradition donne deux sens à ce raccourcissement : d’une part l’intensité de l’esclavage égyptien fait qu’il ne pouvait pas durer plus que 80 ans. D’autre part les 320 autres années se retrouvent diluées à travers l’histoire d’Israël dans l’adversité. Israël persécuté par les sociétés païenne, chrétienne et musulmane, « complète » les années d’esclavage en Egypte. Dans les deux cas, l’homme, partenaire de Dieu dans la réalisation de l’histoire, à la possibilité de modeler – en bien ou en mal – les éléments transmis par la parole éternelle.
Vers -1450
וַיְהִי בַיָמִים הָהֵם, וַיִגְדַל מֹשֶה וַיֵצֵא אֶל-אֶ חיו , וַיַרְא, בְסִבְלֹתָם; וַיַרְא אִיש מִצְרִי, מַכֶה אִיש-עִבְרִי מֵאֶחָיו .
Et en ces jours, Moïse grandit et sortit vers ses frères, et vit leur souffrance. Et il vit un homme égyptien frapper un hébreu de ses frères (Shemot, 2-11)
Comment Moïse est-il devenu le leader de la libération d’Israël ?
Avant de devenir le leader politique et spirituel d’Israël, avant d’être considéré comme le plus grand des prophètes, Moïse grandit comme le plus égyptien des Hébreux. Il est élevé par la fille même de Pharaon et reçoit l’éducation d’un roi, au coeur de la mythologie égyptienne. Comme Abraham en sa génération, comme plus tard Théodore Herzl (le plus européen des Juifs), Moïse trouve les forces du retour à son identité d’hébreu. Le texte de l’exode souligne qu’il va voir « ses frères ». Il a franchit le retour… C’est ensuite dans la solitude du désert qu’il parfait sa formation, au contact de Jethro, un ancien prêtre de Midian, spécialiste des cultes idolâtres, qui a reconnu l’absurdité de ses pratiques et rompu avec. La vocation de Moïse sera dès lors d’inscrire la moralité dans un projet d’envergure nationale.
Vers -1450
וַאֲנִי אַקְשֶה, אֶת-לֵב פַרְעֹה; וְהִרְבֵיתִי אֶת-אֹתֹתַי וְאֶת-מוֹפְתַי, בְאֶרֶץ מִצְרָיִם
Et je durcirai le coeur de pharaon, et je multiplierai mes signes et mes prodiges dans la terre d’Egypte (Shemot, 7-3)
Que sont les dix plaies ?
Moïse exige de Pharaon de laisser les enfants d’Israël sortir d’Egypte. Or, ce pharaon « n’a pas connu Joseph » nous dit le texte biblique. Il n’est pas conscient de la notion d’évolution historique telle que Joseph l’avait enseigné en son temps à travers la dynamique opulence/famine. Il ne connaît pas non plus la possibilité, par un type de conscience nouveau pour l’Egypte (mais évident pour nous), d’anticiper les épreuves en faisant des réserves lors des années d’opulence. Pour ce Pharaon, l’histoire « est un long fleuve tranquille » qui a pour nom le Dieu/Nil qui est la source de toute la richesse de l’Egypte. Pour Pharaon, une seule dynamique : la nature. Or la vocation d’Israël est le dépassement de la nature. Pour affirmer cette vocation, Dieu va, par dix fois, violer les lois de la nature qu’il a mis en place lors du commencement du monde : l’eau du Nil se change en sang, les grenouilles envahissent l’Egypte, suivie des poux, les bêtes féroces font des ravages, des maladies abattent les troupeaux, les Egyptiens sont touchés par des ulcères, la grêle ravage les cultures, achevées par les sauterelles. L’obscurité sévit trois jours durant et les premiers nés égyptiens meurent.
Par les plaies, Dieu révèle au monde l’existence d’un ordre sur-naturel. Les phénomènes des plaies sont des expressions de la nature, mais s’en distinguent néanmoins dans leur application, leurs détails, et surtout la distinction opérée entre l’Egypte et Israël. Les forces de cette nature déchaînée n’ont pas d’emprise sur Israël. Pour l’Egypte, c’est l’apprentissage de l’ordre historique de la réalité par la souffrance. Pour Israël, les plaies sont, plus sans doute que n’importe quel événement antérieur ou postérieur, le lieu ou se forge une conscience nationale unique et originale, qui ne se définit pas de manière primordiale par l’attachement à un sol ou l’obéissance à un code de lois, mais par la soumission à une dynamique historique particulière.
Vers -1450
וַיַרְא הָעָם, כִי-בֹשֵש מֹשֶה לָרֶדֶת מִן-הָהָר; וַיִקָהֵל הָעָם עַל-אַהֲרֹן, וַיֹאמְרו אֵלָיו קום עֲשֵה-לָנו אֱלֹהִים אֲשֶר יֵלְכו לְפָנֵינו--כִי-זֶה מֹשֶה
הָאִיש אֲשֶר הֶעֱלָנו מֵאֶרֶץ מִצְרַיִם, לֹא יָדַעְנו מֶה-הָיָה ל ו
Et le peuple vit que Moshé tarde à descendre de la montagne. Et le peuple se rassembla sur Aaron et lui dit : lève-toi, fais-nous des dieux qui marcheront devant nous car celui-là, Moshé, l’homme qui nous a fait monter de la terre d’Egypte, nous ne savons pas ce qu’il est devenu (Shemot, 32-1)
Qu’est-ce que la faute du veau d’or ?
Alors que Moïse s’est isolé sur le Mont Sinaï pour y recevoir la parole de Dieu, le peuple est en attente de son retour. Le voyant tarder, une partie du peuple se sent perdu et réclame à Aaron, resté sur place, de lui procurer une représentation physique de Dieu, afin qu’il ne perde pas le lien à l’idéal qui les a fait sortir d’Egypte. Pour gagner du temps, Aaron réclame des objets de valeur pour condition de remplir cette requête. Le peuple s’exécute sans hésiter, Aaron jette le contenu des cadeaux au feu et il en sort un veau d’or.
C’est pour l’essentiel le Erev Rav (la multitude) qui a demandé à Moïse le veau d’or. La multitude, ce sont les égyptiens qui se sont attachés à la personne de Moïse, ont adopté la religion de Moïse, et sont sortis d’Egypte en même temps que Moïse. Leur motivation à la sortie d’Egypte n’est pas la même que celle des Hébreux descendants de Jacob. Les Hébreux sont habités par le souvenir de la terre de Canaan et la promesse du Retour. Moïse est donc, avant tout, le chef politique du mouvement du Retour. Il est également celui par lequel Israël reçoit sa « constitution », la Thora.
Les Egyptiens qui accompagnent Israël à la sortie d’Egypte sont en revanche détenteurs d’une mémoire collective complètement différente de celle des Hébreux. Ils quittent l’Egypte essentiellement fascinés par Moïse, le leader charismatique, qu’ils vont jusqu’à déifier. Et quand Moïse est sur le Mont Sinaï et que le doute plane sur sa possible disparition, ils ont tout de suite besoin d’une représentation pour le remplacer. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Moïse, quand il descend du lieu de la révélation, brise les tables de la loi, non pas dans une folle colère, mais dans un geste pédagogique d’une grande portée : les tables ne doivent pas non plus devenir, à leur tour, l’objet d’un culte comme celui du veau d’or.
Vers -1450
וְעָשו לִי, מִקְדָש; וְשָכַנְתִי, בְתוֹכָם .
Et ils me feront un lieu consacré, et je résiderai en eux (Shemot 25-8)
Qu’est-ce que le tabernacle ?
C’est lors du séjour dans le désert qu’Israël construit un tabernacle, lieu consacré, réservé, à Dieu. Le texte biblique indique que c’est grâce à ce lieu que Dieu peut « résider » dans les enfants d’Israël.
Construit de la générosité des hommes, le tabernacle est une petite scène du monde, construite sur le modèle de l’oeuvre des six jours de formation du monde. A travers cette scène, l’homme d’Israël doit appréhender sa vocation d’homme. Il y est amené tantôt pour corriger les erreurs inéluctables au métier d’homme, tantôt dans un désir de rapprochement avec son créateur. A partir du règne de Salomon, c’est le temple qui assume le rôle du Tabernacle. C’est essentiellement à travers l’acte de consommation (manger une nourriture ou assister à sa consumation) que s’opère l’interaction de l’homme avec son créateur. Le Tabernacle, puis plus tard le Temple, sont par excellence les lieux de la « société de consommation ». La société idéale se forge sur le socle de la consommation idéale.
Vers -1450- -1400
וַיְדַבֵר יְהוָה, אֶל-מֹשֶה לֵאמֹר . שְלַח-לְךָ אֲנָשִים, וְיָתֺרו אֶת-אֶרֶץ כְנַעַן , אֲשֶר-אֲ ני נֹתֵן, לִבְנֵי יִשְרָאֵל
Dieu parla à Moshé en disant: envois pour toi des homes et ils parcoureront la terre de Canaan que je donne aux enfants d’Israël. (Bamidbar 13-1,2)
Pourquoi les enfants d’Israël ont-ils erré 40 ans dans le désert ?
Au bout de deux ans environ depuis la sortie d’Egypte, Moïse envoie douze explorateurs prendre connaissance de la terre d’Israël. Dix des douze espions transmettent à leur retour un rapport pessimiste sur ce qu’ils ont vu. La terre d’Israël et belle et riche mais le rapport des forces avec les peuplades qui y vivent est très défavorable à Israël. Seul Josué (Yeoshoua), explorateur de la tribu d’Ephraïm et Caleb, de la tribu de Juda, appellent à la confiance dans Dieu qui assistera Israël dans sa confrontation avec ces peuplades.
Ecoutant les explorateurs pessimistes, le peuple s’endeuille et demande à Moïse son retour en Egypte. De tous les événements qui ont jalonné la sortie d’Egypte, c’est le plus révélateur de l’impréparation d’Israël à prendre possession de sa terre. Israël n’a pas intégré que sa relation contractuelle avec Dieu bouleverse la notion de rapport de forces. C’est par sa stature morale plus que par sa force physique qu’Israël prend possession de sa terre.
La seule solution pour le peuple est donc l’éducation. 38 ans, le peuple va errer dans le désert jusqu’à ce que la génération suivante ait acquis la maturité nécessaire à son entrée.
De -1450
וַיָבֹא, עֲמָלֵק; וַיִלָחֶם עִם-יִשְרָאֵל, בִרְפִידִם
Et Amalek vint, et combattit Israël à Refidim (Shemot 17-8)
Qui était Amalek ?
Petit fils d’Esaü, il en est aussi la partie irréductible, celle qui ne peut pas se réconcilier avec Israël ni dialoguer avec. Dans l’historiosophie d’Israël, Amalek, c’est le mal à l’état pur. D’Aman à Hitler, les plus grands ennemis d’Israël sont identifiés à la descendance d’Amalek, dont ils ont hérité une haine irréductible contre Israël.
Caractéristique importante : Amalek est en dynamique avec l’état intérieur d’Israël. Il ne l’attaque pas n’importe quand mais quand Israël est : psychologiquement fatigué, déprimé et ne craignant pas Dieu. L’attaque d’Amalek a lieu à Réfidim, lieu géographique mais qui veut aussi dire : baisser les bras.
L’identité d’Amalek et son interaction avec Israël invitent à un regard original sur la question de l’antisémitisme. Pour combattre l’antisémitisme, rien ne sert de chercher à « éduquer » l’antisémite (« l’antisémitisme, c’est de l’ignorance ») puisqu’il porte en lui une vocation irréductible. C’est Israël qu’il faut éduquer dans l’esprit de la dynamique historique qui le lie à cet ennemi irréductible.
Vers -1400
וַיֹאמֶר יְהוָה, אֶל-מֹשֶה וְאֶל-אַהֲרֹן, יַעַן לֹא-הֶאֱמַנְתֶם בִי, לְהַקְדִישֵנִי לְעֵינֵי בְנֵי יִשְרָאֵל--לָכֵן, לֹא תָבִיאו אֶת-הַקָהָל הַזֶה, אֶל-הָאָרֶץ, אֲשֶר-
נָתַתִי לָהֶם
Et Dieu dit à Moïse et à Aaron : puisque vous ne m’avez pas cru, pour me consacrer aux yeux des enfants d’Israël ; donc, vous n’amènerez pas ce public vers la terre, que je leur ai donnée (Bamidbar 20-12)
Pourquoi Moïse n’a-t-il pas pu entrer sur la terre d’Israël ?
Après 40 ans de pérégrinations dans le désert, alors que le peuple d’Israël s’apprête à entrer sur la terre de Canaan, survient l’épisode de Mériva, nouvelle épreuve lourde de conséquences pour Moïse et Aaron. Le peuple assoiffé réclame de l’eau. Dieu indique à Moïse qu’il pourra faire sortir de l’eau d’un rocher en lui parlant. Moïse parle au rocher, mais n’obtient aucun résultat. Il frappe alors le rocher et fait sortir de l’eau.
La faute paraît anodine. Moïse a frappé le rocher au lieu de lui parler, mais c’était pour le peuple, pas pour lui, et le rocher n’avait pas fait sortir d’eau en lui parlant. Cependant, Moïse a fait sortir de l’eau en substituant son action à celle de Dieu. Le peuple peut alors légitimement penser que c’est Moïse le tout puissant.
A travers cet épisode, le texte indique le refus d’un leader qui, par son charisme et sa puissance, cacherait le véritable souverain d’Israël, Dieu lui-même. Ainsi, Moïse ne doit pas rentrer sur la terre d’Israël pour la conquérir car son prestige serait trop grand. C’est Josué qui assumera cette tâche. Et quand Moïse meurt, sa tombe demeurera inconnue, pour éviter le développement d’un culte à l’homme qui a jouit d’une proximité inégalée avec son créateur.
De -1400
ה וַיֹאמְרו, אִם-מָצָאנו חֵן בְעֵינֶיךָ--יֺתַן אֶת-הָאָרֶץ הַזֹאת לַעֲבָדֶיךָ, לַאֲחֺזָה: אַל-תַעֲבִרֵנו, אֶת-הַיַרְדֵן .a
Et (les enfants de Ruben et de Gad) dirent (à Moïse, Eleazar et aux chefs de l'assemblée): si nous avons trouvé grâce à vos yeux, donnez-nous cette terre en possession et ne nous faites pas franchir le Jourdain (Bamidbar, 32-5)
Ou se sont installées les tribus de Reuben, Gad et Manassé ?
Encore dans le désert, ces tribus ont demandé à Moïse l’autorisation de s’installer sur la rive orientale du Jourdain. Leur demande avait donné lieu à une sévère réprimande de la part de Moïse. Etant donné que le peuple d’Israël avait déjà conquis la rive orientale du Jourdain, ces tribus avaient ainsi l’occasion d’éviter par son installation immédiate les campagnes pour la conquête de la rive occidentale du Jourdain.
C’est donc d’abord le manque de solidarité que réprimande Moïse chez ces tribus. La crainte logique que la désunion n’affaiblisse l’ensemble d’Israël.
C’est également à la faible ambition morale de ces tribus que s’en prend Moïse. La rive orientale du Jourdain est plus proche de Haran, d’où vient Abraham et où Jacob a séjourné chez son oncle Lavan. Elle se situe en périphérie de l’expérience d’Israël sur sa terre et est un lieu d’expérience plus cosmopolite. Ces tribus connaîtront plus vite l’assimilation et la disparition.
Vers -1400
א אֵלֶה הַדְבָרִים, אֲשֶר דִבֶר מֹשֶה אֶל-כָל-יִשְרָאֵל, בְעֵבֶר, הַיַרְדֵן :
Voici les paroles qu'a prononcées Moïse à tout Israël, au delà du Jourdain (Devarim, 1-1)
Qu’a dit Moïse dans le grand discours prononcé avant l’entrée sur la terre d’Israël ?
Moïse prononce un grand discours au terme de 40 ans de pérégrination des enfants d’Israël dans le désert. Le texte de ce discours forme le 5ème livre de la Tora ou Mishné Tora (supplément de la Tora). Moïse y reprend les enseignements transmis dans le désert qui nécessitent un éclaircissement à l’aune de l’entrée sur la terre d’Israël et de la réalisation de la vie nationale. De même, il communique d’autres enseignements, inédits, mais qui ont pour fondement le souci de transmettre un enseignement prophétique qui puisse s’intégrer à la vie sociale, politique et militaire du peuple sur sa terre.
Vers -1400
וַיַעַש-ל ו יְהוֹשֺ ע, חַרְבוֹת צֺרִים; וַיָמָל אֶת-בְנֵי יִשְרָאֵל, אֶל-גִבְעַת הָעֲרָלוֹת .
Et Josué se munit de couteaux tranchants, et il circoncit les Israélites près de la colline des prépuces (Josué 5-3)
Est-il vrai que les enfants d’Israël n’étaient pas circoncis avant d’entrer sur la terre d’Israël ?
Après être entrés sur la terre d’Israël, à la veille de Pessah (la soirée du récit de la sortie d’Egypte), Dieu demande à Josué de circoncire les enfants d’Israël. La circoncision est en effet une exigence explicite pour participer à Pessah.
Reste à comprendre pourquoi durant les 40 ans dans le désert, les enfants d’Israël n’étaient pas circoncis ? L’explication donnée par la tradition est que le mode de vie nomade ne donnait pas la possibilité de circoncire sans risque un jeune enfant.
Il existe néanmoins une relation entre la circoncision, la commémoration de la sortie d’Egypte et la présence sur la terre d’Israël. Circoncision et commémoration de la sortie d’Egypte sont l’expression de la liberté sur le corps (circoncision) et dans le temps (Pessah). Elles ne sont donc envisagée qui sur un espace de liberté (la terre d’Israël). Elles seront ensuite généralisées dans la diaspora, moins comme acte de liberté que comme « matrice de la mémoire d’Israël ».
Vers -1400
ר; וַיַעֲמֹד הַשֶמֶש בַחֲצִי הַשָמַיִם, וְלֹא-אָץ לָבוֹא כְיוֹם תָמִים .
Et le soleil, immobile au milieu du ciel, différa son coucher de près d'un jour entier. (Josué 10-13
Pourquoi le soleil s’est arrêté pour Josué ?
Après la prise de Jéricho et la défaite contre le roi d’Aï, première étape dans l’installation sur la terre d’Israël, Josué doit faire face à une coalition de cinq rois menés par Adoni-Tsedek, roi de Jérusalem (Jébus à l’époque). Josué est victorieux dans cette confrontation et bat ses ennemis à plate couture. Deux éléments d’ordre surnaturels contribuent à sa victoire : d’une part, une terrible grêle s’abat sur l’armée des cinq rois. D’autre part, le soleil arrête sa course et ne se couche pas, permettant à Josué de poursuivre le combat jusqu’à la victoire totale.
L’étrangeté de ce miracle a soulevé bien des questions et des étonnements. N’aurait-il pas été possible que la coalition des cinq rois soit battue par la seule grêle, tout comme l’armée de pharaon a été combattue par les flots de la mer des Joncs ? L’arrêt du soleil indique la véritable place du surnaturel dans l’ordre historique. Son rôle n’est pas de se substituer à l’effort humain mais de l’accompagner pour lui octroyer plus de puissance, d’impact et d’efficacité.
Vers -1400
Comment la terre d’Israël a-t-elle été partagée entre les tribus?
Le partage de la terre d’Israël entre les tribus correspond à deux réalités : d’un côté, le tirage « au sort » assure que chaque tribu reçoive la part que Dieu lui a attribuée. Dans la pensée d’Israël, le sort ou hasard ne procède pas de forces dont le sens échappe à Dieu. C’est une façon pour Dieu de diriger le monde sans que l’homme n’en saisisse le sens (en tant que correction/punition, le hasard hôte à l’homme sa faculté à participer à la « perfection » de la création).
Mais d’un autre côté, ce partage exprime la logique des relations entre les caractères des tribus telle qu’elle s’exprime dès l’époque des patriarches. L’organisation politique d’Israël correspond aux relations qu’entretenaient les enfants de Jacob-Israël de son vivant. Avant de se séparer de ses enfants, il leur a transmit la façon dont ces relations personnelles s’exprimeront sur le plan national. Quelques exemples :
- Juda et Joseph sont les deux personnalités dominantes des enfants d’Israël. En tant que tribus, elles héritent de la part la plus importante et la plus centrale du territoire israélien, avec Juda au sud et Ephraïm, le fils de Joseph, au nord.
- Benjamin, le plus jeune des frères, est aussi celui auquel les deux leaders sont profondément attachés. Géographiquement, il se place en « tampon » entre des deux aînés, à qui il doit rappeler les leçons de fraternité.
- La fraternité de Siméon et Lévi est dangereuse (ils ont tué ensemble les habitants de Sichem pour venger le viol de leur soeur Dina). il s’agit pour Israël de les séparer. Lévi ne reçoit donc aucune terre (il est rattaché au service du Temple et possède des villes dans les territoires de chacune des tribus) et la part de Siméon est enclavée dans le territoire de Juda.
- Les fils des concubines ont un territoire plus éloigné.
De -1400
Quels étaient les problèmes des enfants d’Israël avec les Philistins ?
Les Philistins sont des peuplades venues des îles grecques sur la bande côtière de la terre d’Israël vers la fin du 2ème millénaire. Les historiens les identifient comme les survivants et les continuateurs de la civilisation Minoenne. Philistin vient de l’hébreu Pelishti qui veut dire envahisseur (Liflosh : envahir). Les Philistins causeront bien du souci à Israël au temps des Juges et jusque sous la royauté. Ils mettront à rude épreuve la structure politique lâche qui existait au temps des juges, et en profiteront pour étendre leur frontière.
Comme pour Amalek, et comme pour tous les voisins impétueux d’Israël, le texte biblique établit une correspondance entre la situation morale d’Israël et sa situation politique. Le manque de confiance en Dieu et la relâche dans la pratique de la moralité suscite des ennemis qui invitent Israël à se ressaisir. Le cas échéant, c’est la défaite. Le « retour » d’Israël à la voie morale amène alors un « libérateur », un juge qui repousse les ennemis.
Vers -1400 - -1050
Quelle était l’organisation politique au temps des juges ?
L’Israël des Juges est une confédération. Chaque tribu à son caractère culturel propre et dispose d’une grande autonomie. Les tribus s’unissent parfois sur une base volontaire (pour marcher ensemble contre un ennemi commun) et sont parfois également contraintes de faire un front commun face à des menaces extérieures ou intérieures (une fois contre Ephraïm, une autre fois contre Benjamin). Israël ne possède alors aucun centre fédéral, ni politique, ni religieux.
Vers -1400 - -1050
Qui étaient les juges ?
Les Juges, Shoftim en hébreu, sont des leaders politiques qui ont contribué à maintenir l’indépendance politique et l’unité sociale d’Israël durant les 400 ans qui ont suivi la mort de Josué. L’organisation profondément décentralisée des tribus et la pratique de l’idolâtrie ont suscité des attaques des voisins d’Israël : Philistins, Moabites, Hittites, qui se taillent des parts sur la terre d’Israël, imposent des tributs… La libération de la tyrannie étrangère s’opère alors autour d’un chef qui ramène l’unité politique et peut également amener à l’élévation de la morale israélienne.
Personnalité tout autant militaire et politique que juridique, le Juge est souvent une personnalité qui sort de l’ordinaire: Ehoud est un gaucher, Déborah une femme, Samson est impétueux et épris d’une Philistine, Jephté est un enfant illégitime.
Ce sont donc eux les libérateurs, dont l’identité non-conformiste peut troubler et diviser. Que dire en effet d’un leader politique, qui plus est un libérateur, qui ne correspond pas à la norme classique d’un Juif ? Que dire lorsque le rétablissement de l’autorité politique d’Israël est rendue possible 3000 ans plus tard par l’action d’un journaliste viennois profondément assimilé ?
Autre caractéristique des juges, ils apparaissent et disparaissent sur la scène de l’histoire. Ils ne sont pas issus de dynasties et ne laissent pas de dynastie. Lorsque le peuple propose à Gédéon de devenir roi et d’initier une dynastie, il décline l’offre.
כִי הִמָךְ הָרָה וְיֹלַדְתְ בֵן, ומוֹרָה לֹא-יַעֲלֶה עַל-רֹאש ו--כִי-נְזִיר אֱלֹהִים יִהְיֶה הַמַעַר, מִן-הַבָטֶן ; וְהוא, יָחֵל לְהוֹשִיעַ אֶת-יִשְרָאֵל--מִיַד פְלִשְתִים
Car tu es enceinte et tu enfanteras un garçon, et le rasoir n’ira pas sur sa tête, car l’adolescent sera un Nazir de Dieu, depuis sa gestation. Et il commencera à délivrer Israël des Philistins.
Vers -1300 - -1100
D’où venait à Samson sa force prodigieuse ?
Comme beaucoup de personnages qui occupent une place centrale dans le récit biblique (Isaac, Jacob, Samuel), la naissance de Samson relève d’un ordre « surnaturel ». Sa mère ne pouvait pas avoir d’enfants. Un jour qu’elle se trouvait aux champs, un envoyé de Dieu lui apparut et lui annonça la naissance d’un fils qui devra être Nazir. Le Nazir est une personne consacrée à Dieu qui ne doit ni se couper les cheveux ni consommer le fruit de la vigne. Pour Samson, c’est aussi le secret de sa force.
Samson vivait entre deux cultures. D’un côté, il était profondément conscient de son statut spécial, de son état de Nazir et prenait bien garde d’en observer les lois et les recommandations, n’hésitant pas à contourner les vignobles pour ne pas être en contact avec le vin. D’un autre côté, il est attiré par une Philistine, Dalila, qui fera sa perte. Elle lui extirpera le secret de sa force, lui coupera les cheveux dans son sommeil et le fera capturer. Exhibé à Gaza devant la direction philistine, Samson retrouve une dernière fois ses forces et fait s’écrouler le temple ou il se trouve en présence des dignitaires ennemis. La mort des chefs philistins écrasés libère Israël.
Vers -1300 - -1100
Ainsi périront tous tes ennemis, Seigneur, et tes amis rayonneront comme le soleil dans sa gloire. Le pays eut, depuis lors, quarante années de repos.
Qui était Déborah ?
Déborah est l’exemple biblique d’une femme juge, chef politique et guerrière. Issue de la tribu de Naphtali, c’est aidé de Barak qu’elle repousse le roi de Haçor lors d’une mémorable bataille sur le mont Tabor. Son épopée donnera lieu à un cantique très connu, le cantique de Déborah. Déborah est l’exemple le plus manifeste d’une femme exerçant le pouvoir politique. Elle aura quelques successeurs dans la longue épopée d’Israël, notamment Salomé et Golda Meir.
Jusqu’ici, les femmes occupent dans le récit biblique une place plus discrète, bien que plus décisive, que l’homme. D’une certaine manière, elles aiguillent l’histoire. Eve mange la première le fruit de l’arbre défendu, Sarah fait expulser Ismaël, Rebecca permet à Jacob d’être l’ainé à la place d’Esaü, Rachel et Léa décident de l’identité des tribus. Yocheved et Myriam bravent l’ordre du pharaon égyptien qui interdit aux hébreux d’avoir des enfants et assurent l’avenir du peuple d’Israël.




